Joaillerie

Cartier et les beaux jours de la glyptique

À Venise, la Fondation Michelangelo vient d’inaugurer la première édition de “Homo Faber, crafting a more human future”, gigantesque exposition-hommage à la fine fleur des métiers d’art européens. Au cœur d’un atelier exclusif animé par le Maître d’art Philippe Nicolas, le grand joaillier français y a dévoilé l’art de la gravure sur pierre, mettant en lumière un savoir-faire unique, aussi rare que méconnu.
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Artisan virtuose

Une beauté dont l’industrie du luxe ne saurait se priver, aucune machine, aussi perfectionnée soit-elle, n’étant par exemple capable de graver les pierres fines et précieuses comme le fait Philippe Nicolas. Artisan virtuose doté d’un savoir-faire unique, l’homme exerce (depuis plus de trente ans) le métier de glypticien, terme auquel il préfère au demeurant celui de “graveur sculpteur”, car impliquant une dimension artistique à laquelle il très attaché. "Avec ces pièces uniques qui convoquent l’expérience, la patience et la passion, l’art est omniprésent dans notre profession. C’est un savoir-faire qui s’inscrit dans la tradition des beaux-arts”, argumente-t-il. Mondialement reconnu, il est l’un des derniers à exercer ce métier en voie de dépérissement.

Passé par l’École Boulle avant d’intégrer celle des Beaux-Arts de Paris, cet “artiste-artisan” autrefois indépendant a réalisé pendant plus de vingt ans de véritables merveilles pour les joailliers de la place Vendôme, avant de rejoindre les très confidentiels ateliers parisiens de Cartier. Aujourd’hui, la Maison parisienne est le seul grand joaillier à posséder un atelier de glyptique dirigé par un Maître d’art.

L'art du poli

La glyptique (du grecglyptós, “objet gravé”) désigne l’art de graver des pierres fines, les pierres dures et les maté- riaux nobles, plus rarement des pierres précieuses. Dans cet exercice, deux techniques cohabitent. La première, dite technique de l’intaille (ou diaglyptique), consiste à graver les gemmes en creux, le motif apparaissant en dépression dans la matière. La seconde, appelée technique du camée (ou anaglyptique), sculpte plutôt la pierre en relief, faisant émerger le motif décoratif sur un fond plat.

Caresser la pierre

Dures ou fines, opaques, translucides ou transparentes, Philippe Nicolas connaît tout des pierres présentées autour de lui - quartz, jade, aigues-marines, améthystes, corindons, spinelles, rubellites, morganites, chrysoprases... - leur composition, leur cou- leur, leur consistance comme leurs propriétés. “Les matières qui nous inspirent ne sont pas toujours des gemmes. Certaines se distinguent par leur originalité et l’histoire de leur formation”, précise-t-il. 

Souvent rares, parfois précieuses et surtout très diffé- rentes, les pierres demandent de l’imagination et de l’adap- tation pour être travaillées, d’autant que chacune possède sa propre “personnalité”, avec les qualités et les défauts qui y sont liés. “Chaque gemme recèle des fissures, des taches, des givres ou des défauts de croissance, explique celui qui n’aime cependant rien tant que de sublimer les stigmates de la matière. "C’est la pierre, et elle seule, qui guide la main”. Joaillier d’âme et d’identité, Cartier abonde parfaitement dans ce sens.

Une technique chaque fois réinventée

Si pour ce faire la technique ancestrale emploie une meule, de la poudre abrasive et de l’eau, les pratiques ont évolué au cours des cinquante dernières années, avec l’introduction d’outils diamantés et du micromoteur. Ainsi, le maître-artisan utilise des outils... de prothésiste dentaire, enduits de poudre de diamant de différentes granulométries en cours de gravure. “Certains graveurs sculpteurs travaillent au touret; d’autres, comme moi, utilisent désormais le flexible (outil rotatif électrique portable, Ndlr), qui favorise une démarche plus naturelle, moins figée, explique- t-il. Comme le sculpteur avec son burin et son marteau, il permet d’aller vers le matériau”. Le fait est que, s’agissant d’un métier rare, il n’existe dans le commerce aucun outil spécifique destiné à la glyptique. Résultat, le jeu d’instruments utilisé est souvent prévu pour d’autres activités, quand il n’est pas réalisé par les artisans-graveurs eux-mêmes. “Je grave avec un clou, juste un clou serait-on tenté de dire s’agissant de Cartier, plaisante Philippe Nicolas en montrant toute une panoplie de pointes fabriquées par ses soins pour les adapter à ses besoins. Pour chaque pièce, on est obligé de se remettre en question, certains matériaux ne se polissent pas, il faut pratique- ment inventer des techniques.”

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