Nadine Labaki : "On ne peut pas vivre au Liban sans se sentir engagé" - L'Officiel
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Nadine Labaki : "On ne peut pas vivre au Liban sans se sentir engagé"

Avec “Capharnaüm”, la cinéaste libanaise s’arme d’une caméra-vérité bouleversante pour dénoncer le sort des enfants de réfugiés. Prix du jury à Cannes, ce film est surtout un cri d’alarme et une invitation urgente à ouvrir le débat.
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Au 71e Festival de Cannes, la magnifique Nadine Labaki a reçu une standing ovation historique. Ce n’est pas juste son talent de réalisatrice qui a été applaudi à tout rompre, c’est aussi le formidable potentiel de tous les enfants de réfugiés qui attendent d’être vus, reconnus, et dont elle se fait la porte-parole. Soudain, ces enfants ne sont plus invisibles. Capharnaüm, comme son titre l’indique, c’est le chaos d’une société qui permet trop d’horreurs, à tel point qu’un gavroche des faubourgs de Beyrouth intente un procès à ses parents pour l’avoir mis au monde ! Une histoire proche de la fable, mais brûlante d’actualité et filmée au plus près de la vérité par une pionnière et son équipe de choc : plus de deux ans de recherches, un casting sauvage sur le terrain, six mois de tournage caméra à l’épaule, cinq-cents heures de rushes et une première version de douze heures ! Retour sur une épopée qui va bien au-delà du cinéma, par celle qui vient d’être incluse parmi les votants aux oscars.

Comment est né ce film ?

Nadine Labaki : D’abord d’une frustration et d’une colère énormes envers ce qui se passe dans le monde, envers le capharnaüm dans lequel on vit, et la vision quotidienne à Beyrouth des enfants pauvres vivant dans des conditions de négligence extrême, jetés partout, mendiants, des fillettes vendues sous couvert de mariage, des enfants séparés de leurs parents, des choses qui ne devraient pas exister. 

Après Et maintenant on va où ? (2011), et Caramel (2007), vous faites ici une plongée âpre et vertigineuse dans les quartiers dévastés de Beyrouth. On en sort chamboulés, abasourdis.

J’ai encore du mal à parler de cette expérience, tant elle s’est improvisée de manière familiale et passionnée, tant nous étions emportés par notre cause. Au départ, j’ai voulu comprendre. Pendant plus de deux ans, je suis allée partout, dans les prisons, dans les centres de détention pour mineurs, dans les régions les plus pauvres. Je passais mes journées dans les tribunaux pour enfants, j’entrais incognito, j’observais. À force de côtoyer ces enfants, ils m’ont fait confiance, et le plus bouleversant est qu’à la question que je leur posais : “Es-tu heureux de vivre ?” ils répondaient toujours non. C’est à force d’écouter leurs témoignages qu’est née l’histoire d’un garçon qui intente un procès à ses parents pour lui avoir donné la vie sans lui assurer amour et protection. Je voulais à tout prix épouser la voix de ces enfants. 

Quelle est votre relation au Liban et à Beyrouth, où vous vivez ?

C’est une relation d’amour et de haine. Je puise dans les contradictions du pays. Parfois je me dis que notre région est maudite. On ne peut pas vivre au Liban sans se sentir engagé. Pour moi l’art, l’engagement et la politique vont de pair.

Les acteurs du film sont tous non professionnels et époustouflants de naturel.

Même le juge est un vrai juge. Cette aventure était d’autant plus bouleversante que le scénario, écrit avec deux autres scénaristes, est basé sur des situations que les acteurs du film ont vécues, ou même, parfois, vivaient encore, comme Yordanos Shiferaw, la jeune Éthiopienne sans papiers qui incarne la mère du bébé, qui a vraiment été arrêtée pendant qu’on tournait. 

Parlez-nous du petit Zain, qui porte magnifiquement et vaillamment le film sur ses épaules, et de ce bébé incroyablement expressif qu’il prend sous son aile dans l’histoire.

Zain est un réfugié syrien repéré dans la rue, il s’est tout de suite imposé. Il a des parents aimants, mais il a connu une vie dure, savait à peine lire et écrire, et je voulais savoir d’où venait la tristesse de ses grands yeux si sages. En voyant son improvisation si crue, et les scènes de ce bébé, une petite fille prénommée Treasure, je n’en croyais pas mes yeux. Je ne demande jamais à mes acteurs de “jouer”, et nous avons sans cesse “rusé” pour faire évoluer leur vérité vers le scénario, notamment en laissant tourner la caméra entre les prises. Capharnaüm est une danse constante entre fiction et réalité, mais des choses se sont produites sur ce film, des ­obstacles se sont levés, qu’on ne s’explique pas. Ce tournage a été béni. 

En quoi le film peut-il déjà changer l’avenir de ses jeunes protagonistes ?

La famille de Zain a pu être replacée en Norvège, avec un travail, et il pourra aller à l’école. Nous travaillons avec les Nations unies pour aider aussi la famille de la petite fille qui joue sa sœur Sahar. Il faut que le film serve à venir en aide aux familles et à faire étudier un nouveau projet de loi. Des millions d’enfants de réfugiés attendent d’être reconnus. 

Vous êtes aussi actrice, vous avez fait une campagne pour une montre Chanel : comment concilier luxe et engagement ?

C’est très délicat. Il y a toujours un sentiment de contradiction. Le jeu du glamour, je le prends comme une petite gâterie, mais sans perdre de vue la réalité, et je choisis mes collaborations. Pareil pour le métier d’actrice. Mais, pour le moment, la mise en scène et ce type de cinéma à l’affût de la vérité sont ma priorité. 

Avec cette notion que le cinéma peut aider à rendre la société meilleure ?

Oui, j’y crois profondément. Certains critiques ont qualifié mon film de misérabiliste, mais un journaliste du Parisien a écrit pour le défendre que dépeindre ainsi Capharnaüm, c’était “se défausser de la misère du monde”. Je n’ai rien exagéré. Cette misère, elle existe, le nombre des enfants de réfugiés négligés ne cesse de croître. Il faut tous ensemble réfléchir à des solutions.

“Capharnaüm”, de et avec Nadine Labaki, avec Zain Al Rafeea, Boluwatife Treasure Bankole, Yordanos Shiferaw… Sortie le 3 octobre.

 

Photographie par Jules Faure

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