Déco-Design

Expressions fonctionnelles

Installée à Casablanca depuis une quinzaine d’années, Asmaa Chraïbi appartient à cette nouvelle génération de femmes architectes qui contribuent avec talent à la féminisation de la profession. L’Officiel Déco-Design a rencontré cette jeune femme qui, grâce à un intérêt toujours renouvelé pour les subtilités inhérentes à son métier et une approche cohérente tant dans la conception que la réalisation, a su se faire une place dans le paysage architectural marocain.
Reading time 16 minutes
Architecture Déco-Design

Il est des rencontres qui peuvent susciter une vocation.

Asmaa Chraïbi en est un bon exemple. Au début des années 90, la lycéenne cherche sa voie quand son chemin croise celui de l’architecte Abderrahim Sijelmassi, à qui ses parents ont confié la réalisation de leur maison. Au fil des réunions, l’approche concrète du métier la séduit : au profil plutôt scientifique d’Asmaa Chraïbi s’ajoute un goût esthétique certain et déjà un bon coup de crayon. Ainsi, l’architecture lui semble être une voie conforme à ses attentes. Quant aux rapports humains inhérents à la profession, ils finissent de la pousser définitivement dans cette voie. Après un premier cycle de deux ans à Toulouse (DEFA), Asmaa Chraïbi s’inscrit ensuite à l’école d’architecture de Paris-La Villette (UP 6) où elle suit une formation complète. Mélangeant architecture et urbanisme, son travail de diplôme porte sur le réaménagement de la cité d’El Hank à Casablanca, ces barres construites sous le protectorat inadaptées à façon de vivre des Marocains. “J’avais monté un projet à deux échelles, au niveau de la cellule et aussi de la ville pour intégrer, redensifier, créer des équipements, une autre typologie de logement, de la mixité dans les espaces.

Une écriture libre et moderne

Après quelques stages en France et au Maroc, la jeune architecte DPLG a l’opportunité de travailler à Montréal au sein de deux agences. Trois années durant lesquelles, confrontée à différents types de bâtiments, elle acquiert l’expérience de chaque phase d’un projet, de la conception au chantier, de la synthèse des lots à l’interface avec le client, s’affranchit des contraintes du système impérial et se forme au dessin assisté par ordinateur et à la conception 3D (intégrés depuis longtemps à l’ensemble des agences d’architecture nord-américaines). Bref, tout ce que l’on n’apprend pas forcément à l’école. Comme toute personne ayant démarré sa vie professionnelle à l’étranger, l’architecte se retrouve vite confrontée à une décision difficile, celle d’y effectuer l’intégralité de son parcours ou de rentrer dans son pays d’origine. En 1999, Asmaa Chraïbi décide de retourner au Maroc et cherche à exercer ses compétences en free-lance au sein de différents cabinets casablancais (Arnaud Gilles, Zevaco…) avant de fonder son agence en 2002. Si les débuts de cette structure à taille humaine sont marqués par la réalisation de logements moyen et haut standing pour la promotion immobilière, son écriture libre et moderne la conduit ensuite vers le tertiaire où elle signe, entre Casablanca, Rabat, Fès et Marrakech, des équipements publics, plus particulièrement des bureaux et des écoles. Viendront ensuite s’ajouter à la gamme de ses réalisations des maisons individuelles, pour la promotion ou le privé. “Je ne me restreins pas, je touche un peu à tout, précise-t-elle, je fais aussi un peu d’aménagement intérieur, de retail, je dessine des meubles. Je n’ai pas de limites, je m’essaie aussi à la peinture, histoire de faire de l’art sans faire de la fonction”.

Avantager la fonction

En architecture pourtant, la fonctionnalité constitue l’origine de son approche. “Je privilégie toujours la fonction à l’esthétique. Contrairement à certains architectes qui imaginent le projet depuis l’extérieur pour ensuite régler le programme de l’intérieur. En parallèle j’ai la vision du volume et de l’image finale”. Elle développe ensuite son projet dans une démarche contextuelle en exploitant avec pertinence la singularité du lieu, les différentes contraintes qui y sont liées et en attachant aussi une attention particulière aux personnes avec lesquelles elle est amenée à collaborer : “J’appréhende chacun de mes projets en fonction du terrain, du programme, du budget, de la réglementation et beaucoup du client. Après la fonction et la forme, je parle de lumière, de volume, de couleur", explique la jeune femme qui ne revendique aucune écriture particulière mais certains matériaux de prédilection. "J’aime la matière, le bois, le béton brut, matriciel, le cuivre, la pierre, toutes ces matières vivantes qui donnent une énergie aux bâtiments, aux façades”. Un processus créatif qui loin de sacrifier à la quête d’une certaine esthétique et conjugué à une démarche soucieuse de l’environnement, lui permet de concevoir des bâtiments bien inscrits dans leur époque et résolument portés par l’air du temps. Rencontre.

Quels sont vos champs d’intervention et vos domaines d’expertise ?

A. C. : Je ne suis pas spécialisée dans un domaine particulier car cela peut devenir vite ennuyeux et dépend aussi de la commande. Je m’intéresse à tous les champs d’activité et le domaine que je préfère est celui où je ne suis pas encore allée. Il me reste à réaliser théâtre ou musée, et j’aimerais tenter cette expérience bien qu’au Maroc, il n’y ait pas beaucoup de commandes d’équipements et que ces grands projets demandent toujours des références très importantes, qui relèvent parfois du non-sens. Il n’y a par exemple jamais eu de stade foot au Maroc avant celui de Marrakech, et quand le concours a été lancé, il était paradoxalement demandé aux architectes marocains de posséder des références en la matière. Je suis également sensible à la problématique des villes et de leur devenir même si l’urbanisme est une spécialité en soi. Il s’agit d’une échelle que j’apprécie beaucoup. C’est important pour un architecte de bénéficier de ce jeu de zooms.

 

 

Y a-t-il une philosophie qui traverse votre travail ou une approche propre que l’on retrouve à travers vos projets ?

A. C. : Au-delà du style, l’appréhension d’un projet promotionnel est différent de celui pour un particulier. Dans le cadre d’une villa, le client est important car il doit s’identifier à sa maison, y trouver le reflet de sa personnalité quelque part, sans parler du confort. Quand on parle de bureau, de promotion, il est important que le projet soit avant tout fonctionnel et optimisé.

 

Quelle place accordez-vous à l’innovation ? À l’environnement ?

A. C. : Les matériaux composites et les nouveaux matériaux possèdent des qualités intéressantes mais ils ne m’intéressent pas lorsqu’ils essaient de ressembler à des matériaux naturels alors qu’ils n’en sont pas. Cela manque de vibrations et de noblesse. J’aime utiliser les nouvelles matières mais à bon escient. Quant à la question de l’environnement, je travaille aujourd’hui avec la démarche haute qualité environnementale en essayant de gérer tous les aspects qui y sont liés : économies d’énergie, double peau, façades protégées, isolation thermique… Au niveau des coûts, cela demande une majoration parfois importante, car nous ne disposons pas de subventions au Maroc et il demeure encore difficile de convaincre un promoteur de réévaluer un budget à hauteur d’au moins 25 %. Alors je négocie, j’essaie de trouver des réponses proches, des compromis qui peuvent aider.

 

Après plus de 15 années d’exercice, que pensez-vous du contexte architectural au Maroc et de sa production ?

A. C. : Je pense que le Maroc possède aujourd’hui des architectes de qualité avec un niveau intéressant. Nous travaillons d’ailleurs souvent en groupements sur des projets de grande envergure mais les esprits demeurent encore conservateurs. Aujourd’hui, le problème n’est plus le manque d’architectes, c’est la ville, les instances, les autorités. On se retrouve encore confrontés à des personnes qui jugent notre travail et n’ont pas cette ouverture, cette instruction, et cela crée des gaps énormes. Or, nous ne sommes pas des ingénieurs, nous ne voulons pas de paysages urbains uniformes, que chaque bâtiment soit identifiable. C’est une éternelle bataille.

 

Quels sont les grands projets qui ont marqué la vie du cabinet ?

A. C. : J’espère qu’ils soient encore à venir. À date, j’ai réalisé entre autres un très beau bâtiment sur le boulevard Zerktouni, un immeuble de bureaux pour un maître d’ouvrage suisse particulièrement exigeant, lancé pour des entreprises tous corps d’État et en forfaitaire. On ne pouvait pas changer une virgule dans le projet. Deux années d’étude ont été nécessaires avant de poser la première pierre. C’était difficile mais stimulant. Il s’agissait à l’époque du premier bâtiment à efficacité énergique et démarche HQE (haute qualité environnementale) avec études de façade réalisées par un bureau spécialisé. En 2007, il n’y avait rien de tout cela au Maroc. C’est aussi un bâtiment construit dans un temps record : 24 mois et pas un jour de plus pour 12 000 m2, dont trois sous-sols dans l’eau et des bâtiments mitoyens sans sous-sol qu’il fallait étayer. C’est un projet qui m’a appris énormément de choses.

 

Quelle oeuvre architecturale admirez-vous particulièrement ?

A. C. : J’aime beaucoup de choses. C’est toujours un plaisir de redécouvrir de petits architectes comme des grands. J’aime la couleur des oeuvres de Barragán, j’adore le béton brut donc je vous dirais Tada Ondo, j’aime les espaces servis les espaces servants de Luis Kahn. J’admire Zaha Hadid pour ses gestes délirants. Mes jeunes confrères font aussi de jolies réalisations.

 

Quelle est celle que vous auriez aimé avoir conçue ?

A. C. : Peut-être le Guggenheim de Bilbao par Frank Gehry, en tout cas un équipement, un bâtiment libre, ou encore l’Opéra de Pékin par Paul Andreu : un bâtiment en forme de coque relié par une passerelle traversant un plan d’eau. C’est très conceptuel mais le résultat est absolument magique. J’aime ce genre d’architecture, de “nonarchitecture” qui fonctionne et s’apparente à une sculpture.

 

Asmaa Chraïbi architecte, angle rue Ibn Yahya El Ifrani, étage 7, quartier Racine,

Casablanca. Tél. : 05 22 36 73 06. www.asmaachraibiarchitecte.ma

 

Quelle place accordez-vous à l’innovation ? À l’environnement ?

A. C. : Les matériaux composites et les nouveaux matériaux possèdent des qualités intéressantes mais ils ne m’intéressent pas lorsqu’ils essaient de ressembler à des matériaux naturels alors qu’ils n’en sont pas. Cela manque de vibrations et de noblesse. J’aime utiliser les nouvelles matières mais à bon escient. Quant à la question de l’environnement, je travaille aujourd’hui avec la démarche haute qualité environnementale en essayant de gérer tous les aspects qui y sont liés : économies d’énergie, double peau, façades protégées, isolation thermique… Au niveau des coûts, cela demande une majoration parfois importante, car nous ne disposons pas de subventions au Maroc et il demeure encore difficile de convaincre un promoteur de réévaluer un budget à hauteur d’au moins 25 %. Alors je négocie, j’essaie de trouver des réponses proches, des compromis qui peuvent aider.

 

 

Après plus de 15 années d’exercice, que pensez-vous du contexte architectural au Maroc et de sa production ?

A. C. : Je pense que le Maroc possède aujourd’hui des architectes de qualité avec un niveau intéressant. Nous travaillons d’ailleurs souvent en groupements sur des projets de grande envergure mais les esprits demeurent encore conservateurs. Aujourd’hui, le problème n’est plus le manque d’architectes, c’est la ville, les instances, les autorités. On se retrouve encore confrontés à des personnes qui jugent notre travail et n’ont pas cette ouverture, cette instruction, et cela crée des gaps énormes. Or, nous ne sommes pas des ingénieurs, nous ne voulons pas de paysages urbains uniformes, que chaque bâtiment soit identifiable. C’est une éternelle bataille.

 

Quels sont les grands projets qui ont marqué la vie du cabinet ?

A. C. : J’espère qu’ils soient encore à venir. À date, j’ai réalisé entre autres un très beau bâtiment sur le boulevard Zerktouni, un immeuble de bureaux pour un maître d’ouvrage suisse particulièrement exigeant, lancé pour des entreprises tous corps d’État et en forfaitaire. On ne pouvait pas changer une virgule dans le projet. Deux années d’étude ont été nécessaires avant de poser la première pierre. C’était difficile mais stimulant. Il s’agissait à l’époque du premier bâtiment à efficacité énergique et démarche HQE (haute qualité environnementale) avec études de façade réalisées par un bureau spécialisé. En 2007, il n’y avait rien de tout cela au Maroc. C’est aussi un bâtiment construit dans un temps record : 24 mois et pas un jour de plus pour 12 000 m2, dont trois sous-sols dans l’eau et des bâtiments mitoyens sans sous-sol qu’il fallait étayer. C’est un projet qui m’a appris énormément de choses.

 

 

Quelle oeuvre architecturale admirez-vous particulièrement ?

A. C. : J’aime beaucoup de choses. C’est toujours un plaisir de redécouvrir de petits architectes comme des grands. J’aime la couleur des oeuvres de Barragán, j’adore le béton brut donc je vous dirais Tada Ondo, j’aime les espaces servis les espaces servants de Luis Kahn. J’admire Zaha Hadid pour ses gestes délirants. Mes jeunes confrères font aussi de jolies réalisations.

 

Quelle est celle que vous auriez aimé avoir conçue ?

A. C. : Peut-être le Guggenheim de Bilbao par Frank Gehry, en tout cas un équipement, un bâtiment libre, ou encore l’Opéra de Pékin par Paul Andreu : un bâtiment en forme de coque relié par une passerelle traversant un plan d’eau. C’est très conceptuel mais le résultat est absolument magique. J’aime ce genre d’architecture, de “nonarchitecture” qui fonctionne et s’apparente à une sculpture.

 

 

Asmaa Chraïbi architecte, angle rue Ibn Yahya El Ifrani, étage 7, quartier Racine,

Casablanca. Tél. : 05 22 36 73 06. www.asmaachraibiarchitecte.ma

Tags

décoration
architecture
asmaa-chraïbi
architecte-marocaine

Articles associés

Recommandé pour vous