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Leïla Slimani & Abdellah Taïa: Le Maroc des Lumières

Parce qu’ils sont les auteurs d’une littérature engagée, qu’ils incarnent la possibilité du changement, la tolérance et l’ouverture d’esprit, ces deux écrivains marocains installés à Paris sont les invités de ce numéro dédié aux femmes et à ses droits. Dans cette interview croisée, ils évoquent le Maroc d’hier et celui de demain, celui qui les a vu grandir et demeure au coeur de leur inspiration.
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Elle a reçu le prix Goncourt 2016 pour son livre “Chanson douce”, il s’est vu décerner le Prix de Flore deux ans plus tôt pour “Le Jour du roi”. Des mots-chocs, une réalité dépeinte dans toute sa noirceur, une écriture aff ranchie de toute entrave sociale, morale ou religieuse… Il aura fallu à Leïla Slimani et Abdellah Taïa traverser la Méditerranée pour donner libre cours à leur génie créatif, accomplir leurs destinées... et devenir amis. Pour L’Officiel Maroc, Leïla, bientôt maman, et Abdellah se retrouvent à Paris, où tous deux ont élu domicile, le temps d’une promenade littéraire dans les rues de la Ville Lumière et se racontent, se dévoilent, se découvrent dans un échange touchant à travers lequel transparaît, sans faux semblants, ce Maroc qui les a vu grandir, de chaque côté du Bouregreg. Ce Maroc, ils l’aiment, le chérissent, malgré ses travers, ses inégalités sociales et ses injustices. Ce Maroc, ils sont déterminés à le dépeindre dans sa réalité la plus crue, dans toute sa troublante complexité, car indéniablement, c’est de la vérité que jaillira la lumière. Un nouveau souffle frémit enfin et se fait ressentir de la plus agréable des manières. Quand la liberté de l’esprit s’associe à celle de la plume naît l’engagement moral et social dans sa plus pure expression et se profilent alors les prémices d’un Maroc des Lumières.

Abdellah Taïa : Leïla, nous venons tous les deux de la même région du Maroc. Toi, de Rabat. Moi, de Salé. Pourtant, on n’aurait jamais pu se rencontrer au Maroc je crois... n’est-ce pas ?
Leïla Slimani : Oui, c’est une pensée qui me vient à chaque fois que nous nous voyons à Paris ou ailleurs. J’ai grandi au Souissi, dans les beaux quartiers de Rabat et toi, dans un quartier populaire de Salé. À peine quelques kilomètres nous séparaient et en même temps, je crois que nous n’aurions jamais eu l’occasion de nous connaître, de devenir amis si nous étions restés là-bas. Nos mondes étaient trop diff érents. Et puis, et je le regrette, le Maroc n’est pas un pays qui favorise la mixité sociale. Enfant, j’avais l’impression de vivre dans une bulle, de ne pas avoir accès aux réalités du pays. Mes parents étaient néanmoins, je dois le reconnaître, des gens très ouverts et qui n’ont jamais fait preuve de condescendance à l’égard des gens qui avaient fait moins d’études ou avaient moins d’argent. Par rapport à d’autres personnes de leur milieu, je crois qu’ils étaient très curieux des autres. Finalement, il aura fallu Paris et la littérature pour que toi et moi devenions amis et pour nous rendre compte que, malgré nos diff érences, notre attachement au Maroc, à sa langue, ses odeurs, sa nourriture, son humour, étaient pareillement ancré en nous.
A. T. : Oui, c’est vrai. Paris, ce lieu à la fois concret et rêvé, a permis ce miracle : notre rencontre au-delà de toutes les limites. Je dois quand même avouer que je n’arrive pas complètement à oublier
l’infériorité invraisemblable que je ressentais en moi quand je croisais les riches de Rabat. Pire, je ressentais une tristesse profonde quand, de retour de l’annexe de l’université Mohamed-V à Agdal, mon bus passait à côté du lycée Descartes. Les élèves de la Mission comme on dit, se moquaient de moi : c’est l’impression que j’avais alors que, au fond, ils ne me remarquaient même pas. C’est moi qui ne cessais alors de mesurer tout ce qui me séparait d’eux. Je n’étais rien. Un pauvre. Et c’est à partir de ce rien qu’il fallait tout reconstruire, tout planifier, tout rêver. D’ailleurs mes rêves, à l’époque, n’étaient rien d’autre que des rêves. J’avais certes de la volonté et de la détermination, mais cela ne m’empêchait pas d’être lucide sur la manière avec laquelle on traite les pauvres au Maroc. Comment on les marginalise. Comment on organise l’espace social pour les éloigner de
ceux qui comptent, de ceux qui gouvernent et de leurs enfants... Toi et moi, c’était quasiment une impossibilité au Maroc... Toi et moi, aujourd’hui, on est à Paris, dans la littérature, dans les livres, mais, surtout, surtout, dans un espace que nous inventons au fur et à mesure...
L.S. : Oui, je comprends très bien ce que tu dis. Cette façon de nier les pauvres, de les “invisibiliser”, de leur ôter leur dignité m’obsède moi aussi, même si je ne l’ai jamais été. Ma mère, qui était médecin à Rabat, soignait beaucoup de gens très démunis et elle m’a sensibilisée à cette question. Et puis la littérature, le cinéma, m’ont appris à regarder l’autre différemment, à ne pas m’enfermer dans l’attitude hautaine des bourgeois. Mon dernier roman, Chanson douce, est l’histoire d’une humiliée. Et il commence par une citation de Dostoïevski qui fut le grand poète des pauvres gens. La littérature peut faire ça, raconter le destin de ceux que tout le monde méprise. Oui, Paris a rendu notre amitié possible. Parce que nous avons, je crois, une même façon d’envisager notre humanité et notre rapport aux autres. Nous détestons l’humiliation, le racisme, le mépris social. Et puis nous sommes, tous les deux, profondément libres. Et Paris est une ville qui permet cette liberté. J’aime vivre ici. Marcher dans les rues, me perdre, prendre le métro, traverser un pont. Tu aimes Paris je crois, non ? Te sens-tu toujours exilé ? Ailleurs ?
A. T. : Je ne me sens absolument pas comme un exilé à Paris. Je vis dans cette ville depuis 18 ans. Et cela me donne une légitimité certaine, réelle, pour dire que ma liberté, je l’ai trouvée à Paris avec et sans l’aide de Paris. Je ne suis plus dans la peur vis-à-vis des Parisiens. Je ne suis pas leur indigène. J’ai aimé dans cette ville, j’ai fait l’amour, j’ai pleuré, j’ai construit quelque chose qui n’appartient qu’à moi. Même si certains Français continuent de ne pas me considérer, ce n’est pas grave. Cela ne m’arrêtera pas. Je sens que, malgré le racisme décomplexé aujourd’hui en France, Paris restera toujours Paris : un idéal et un lieu où l’on peut fuir, où l’on se reconstruit enfin. Paris, c’est un roman de Balzac et un geste fou, en feu, celui d’Arhtur Rimbaud. C’est la ville d’Isabelle Adjani dont le destin et l’intensité folle me rappellent tellement les femmes marocaines. Ma mère, bien sûr. Mais pas seulement. Les femmes au Maroc sont très douées pour mener la guerre, non ?

Toi et moi, c’était quasiment une impossibilité au Maroc... Toi et moi, aujourd’hui, on est à Paris, dans la littérature, surtout, dans un espace que nous inventons au fur et à mesure...

L. S. : Oui, et elles m’impressionnent terriblement. L’année dernière, j’ai interrogé des dizaines de femmes marocaines pour un livre qui va sortir bientôt. J’ai été stupéfaite par leur force, leur capacité à s’en sortir, à contourner les interdits, à aimer malgré l’adversité. J’ai eu la chance de bien connaître Fatima Mernissi, qui était très amie avec mon père, et elle représentait pour moi cette part de la culture féminine marocaine : un mélange de raffinement et de force, de révolte et de transmission des traditions. Mais je dois dire que, de manière générale, je suis de plus en plus sensible à la combativité des femmes, à leur résilience, à leur force de vie. Dans mon entourage, les femmes sont souvent beaucoup plus ambitieuses, plus enthousiastes que les hommes. Elles prennent des risques, elles s’engagent. Je trouve finalement les hommes plus soumis, plus apathiques. Quant à ce que tu disais sur la France, je suis très inquiète de ce racisme décomplexé
dont tu parles si justement. Je suis inquiète de l’avenir des “grandes démocraties occidentales” comme de l’avenir des pays du Maghreb. D’un côté, le populisme, le rejet de l’autre, l’indiff érence. À Paris, la mairie a carrément installé des rochers sous le métro aérien pour empêcher les migrants de s’allonger ! Et côté maghrébin, le conservatisme, la misogynie décomplexée, l’homophobie, le poids du discours religieux me font peur et m’atteignent, moi qui ai tellement soif de liberté. Tu sais, je trouve qu’il devient de plus en plus difficile de débattre, de parler de politique, d’avenir ou de religion. On sent, partout, une très grande crispation. Finalement, toute cette situation nourrit encore plus mon amour de la littérature et de la solitude. J’écris pour regarder le monde et les hommes autrement. Et toi, dis- moi, pourquoi écris-tu ?
A. T. : Je me souviens qu’au départ, l’écriture n’était là que comme un moyen pour maîtriser de plus en plus cette chose étrange : la langue française. Aujourd’hui, je m’en fous complètement de la maîtrise. Je ne me pose plus la question de savoir si je parle bien cette langue ou pas. J’écris (toujours) parce que je crois fort en la capacité de la littérature à dire le monde, le porter, le crier, le
vomir et, je l’espère, le changer. J’écris parce que, 7 ans après sa mort, je veux rendre justice aux combats de ma mère M’Barka. Sa voix et ses guerres sont en moi et veulent sortir, s’écrire. Je suis le porte-voix de M’Barka. Le portevoix de mes soeurs. Celui qui, tout en assumant son homosexualité, écrit les histoires des autres. Des histoires fabuleuses, transgressives, jouissives et, enfin de compte, très politiques. Le pouvoir peut dire ce qu’il veut, cela ne m’empêchera plus de dire ce que je ressens comme étant la vérité... Le Maroc peut rejeter la magnifique actrice Loubna Abidar, moi, de tout mon coeur, je la considère comme une héroïne. Une femme pleinement femme qui a fait face à tout un pays pour dire La Vérité. Et, en faisant cela, elle a accompli le “geste artistique” dont le Maroc avait besoin. On continue de considérer les Marocains comme des petits enfants. Loubna Abidar leur a parlé vrai, cru, dur. Intraitable, elle n’a pas renoncé. Je l’adore et je l’admire tellement... Et toi ?
L.S. : Oui, je l’admire aussi, à plusieurs titres. D’abord et avant tout en tant qu’actrice, et donc comme une artiste qui a embrassé totalement son art. Elle a joué son personnage avec passion, avec authenticité, elle ne s’est enfermée dans aucune fausse pudeur, dans aucune moralité à deux sous. Non, elle s’est comportée comme se comportent toutes les grandes actrices du monde ; elle a fait vivre ce personnage si réel de prostituée. Mais ce qu’on accepte de Nicole Kidman ou d’Isabelle Adjani, on ne l’accepte pas de Loubna Abidar. Sous prétexte que la “femme marocaine” ne devrait pas se comporter comme ça et donner cette image du Maroc. Mais personne n’a à définir “LA” femme marocaine. Et nous devrions être fiers d’avoir des artistes de cette trempe. En plus, je l’admire d’avoir assumé, de n’avoir jamais fait machine arrière, de ne pas avoir émis de regrets. C’est un véritable personnage de roman, sa liberté, sa fougue, ses contradictions mêmes me touchent. De toute façon, je pense qu’être un artiste implique forcément une forme de subversion. Quand on décide de créer, de créer vraiment, de dire la vérité, on doit accepter d’être un paria, d’être détesté, montré du doigt. C’est dur et parfois j’en souff re. Parfois aussi j’ai peur parce que j’ai une famille et que je ne veux pas attirer de violence ou de malheur sur nous. Mais nous mourrons aussi de trop de silence, de lâcheté, d’hypocrisie. Je ne te l’ai jamais dit, mais quand j’ai peur je pense souvent à toi. Ça me redonne du courage, ça m’oblige à être forte. Pourquoi est-ce que toi, contrairement à tant d’autres, tu ne t’es pas contenté de vivre en cachette et de ne pas “perturber”, comme ils disent, la bonne marche du monde ?

Ce qu’on accepte de Nicole Kidman, on ne l’accepte pas de Loubna Abidar. Personne n’a à définir “LA” femme marocaine. Et nous devrions être fiers d’avoir des artistes de cette trempe.

A. T. : La vérité, la peur est toujours là en moi. La vérité, je ne pense pas être plus courageux que les autres, plus courageux que toi. Je vais à l’écriture avec mes peurs et je les dépasse plus ou moins grâce à la littérature. Je fais comme toi. Je fais comme Mohamed Choukri. J’ai la ferme intention de bouleverser le monde, retourner à la source même de la violence. Parfois j’ai même envie d’être plus fou que nos sociétés. C’est d’ailleurs quelque chose qui te caractérise toi aussi : tes deux romans vont loin dans la folie et la destruction. Tes personnages féminins sont désorientés certes, mais à chaque fois, ils réagissent en renversant l’ordre établi, en l’occurrence la bourgeoisie française. Je me reconnais dans ce qui anime ces personnages, je suis porté par leur folie et leur soif de justice. Je suis avec elles dans ce chemin très précis : le désespoir et le désir de le dépasser. Le tragique qui les tue et les fait exister.
L. S. : Nous venons, c’est vrai, d’univers très diff érents et comme je te l’ai dit, j’ai le sentiment que la mixité sociale est très difficile au Maroc. En même temps, ce qui me frappe, c’est que quand j’ai fait des reportages au Maroc et quand j’ai interrogé des femmes sur leurs expériences, on avait souvent vécu la même chose, malgré nos différences d’âge, de statut ou d’études. Nous parlions d’amour, de sexualité et plusieurs m’ont raconté avoir été arrêtées, avec leur petit ami, par la police. Elles ont donné un billet de 100 dirhams et cela s’est réglé. Mais elles se sont senties profondément humiliées. C’est comme ces jeunes gens à Nador qui ont été arrêtés pour la photo d’un baiser. Oui,
chez nous, on peut être arrêté pour avoir embrassé celui qu’on aime. Ça paraît inconcevable, inimaginable. Quelle place donne-t-on à l’amour, à la spontanéité, à la jeunesse ? Moi aussi j’ai vécu ce sentiment de peur et d’humiliation, j’ai vu le regard du fl ic sur moi. J’avais 17 ans, j’étais au lycée Descartes et j’étais avec mon petit ami. Nous étions jeunes, innocents, amoureux, mais ce regard-là nous a salis. Ça m’a donné l’impression de faire quelque chose de mal, alors qu’aujourd’hui je sais bien que ce n’était rien que d’innocents baisers. Là aussi, nous avons réglé ça en donnant quelques billets au policier. Ils sont censés faire respecter la “morale”, mais la morale coûte 100 ou 200 dirhams. C’est très triste.
A. T. : Je me rappelle qu’un soir très tard, de retour de l’université Mohamed-V, des policiers en civil m’avaient arrêté juste à côté de Bab Chellah. Comme ça. Sans aucune raison. Un peu inconscient, je leur ai demandé moi aussi leurs papiers. Ils m’ont conduit immédiatement au poste de police juste à côté du ministère de la Culture, derrière le Théâtre national. En arrivant dans le petit commissariat, j’ai demandé à un des policiers si je pouvais appeler ma mère pour la prévenir. Elle était désormais seule à la maison, tous mes frères et soeurs étaient partis vivre leur vie. Le policier m’a regardé de haut en bas et a crié à ses collègues : “Regardez, regardez... Nous avons un oueld mouimtou (fils à maman, ndlr) cette nuit...”. Tout le poste a éclaté de rire, longtemps. J’avais tellement honte. C’était la première fois que j’avais à faire à la police. J’ai essayé de ne pas pleurer. J’avais quand même à peine 21 ans. Le policier m’a mis dans le box en disant aux autres détenus : “Réjouissez-vous : je vous amène un oueld mouimtou cette nuit”. Plus tard, j’ai compris le sens véritable de cette phrase. Le policier leur disait qu’ils pouvaient faire de moi ce qu’ils voulaient. Et d’ailleurs, ça n’a pas tardé à se produire. Un détenu s’est rapproché de moi, puis un autre. Un troisième s’est mis à hurler des versets du Coran. C’était un peu comme dans Midnight Express. Je n’ai pu sauver ma peau qu’en les laissant me “toucher” un peu. C’est-à-dire me violer avec leurs doigts sales... J’écris toujours en me souvenant de ce genre de traumatisme, de violence inouïe et si banalisée au Maroc. J’écris pour
que le jeune Abdellah de 1995 si injustement une énième fois violé ait une voix. Une voix très en colère qui le porte lui et le monde autour de lui... Écrire c’est être en colère, pour moi... toujours... Et toi, comment l’écriture est-elle née en toi ?
L. S. : Je crois que l’écriture a toujours fait partie de ma vie. D’abord comme lectrice, parce qu’enfant et adolescente, je dévorais les romans. J’aimais vivre dans les univers de fiction, je m’attachais énormément aux personnages. En lisant, j’avais l’impression de parcourir le monde ! Je n’étais plus à Rabat, mais en Russie avec Tolstoï, sur les Grands Boulevards de Paris avec Zola ou dans les rues de Carthagène avec García Márquez. Et puis j’étais très sensible à la puissance d’évocation de la langue, au fait que les mots aient la capacité de dire des émotions très enfouies, très complexes. Ça me touchait particulièrement dans la poésie. Je ne sais pas exactement quand je me suis dit que, moi aussi, j’avais envie d’écrire. C’est venu naturellement, petit à petit. Au début j’écrivais des poèmes et puis des lettres, beaucoup de lettres, que j’envoyais à n’importe qui, à des gens que j’avais juste croisés, mais à qui j’avais envie de raconter des histoires. Et puis j’ai commencé à imaginer des nouvelles. Pour le roman, c’est venu avec le temps, je me suis un jour senti capable de construire quelque chose de plus abouti, de plus long. Et j’ai découvert que j’y prenais un plaisir immense. J’adore l’isolement que procure l’écriture d’un roman. Je vis avec mes personnages, ils m’obsèdent, ils me hantent. Au fi l des semaines, je les regarde prendre vie, m’imposer leur voix, leur logique, leur silhouette. Je trouve que c’est vraiment un moment exaltant, incroyable. J’adore ça et j’espère que je continuerai longtemps à ressentir de telles émotions en écrivant.
A. T. : Je ressens la même chose que toi quand j’écris. Plus exactement, dès que je commence à préparer, à structurer, à penser un livre. C’est à la fois puissant et fou. Fragile et exaltant. On n’est rien et on est tout. Un dieu, une déesse, quoi. Ce que j’aime particulièrement dans ce processus, c’est cette capacité d’être si fort dans le tumulte du monde et si seul à la fois. Je vois le monde et ses contradictions flagrantes, je vis tout cela et en même temps je suis capable de m’isoler (sans réellement le faire complètement) pour n’être qu’avec mes mots. Les mots. Essayer de leur donner
un souffle nouveau. Un rythme. Une musique. Une autre complexité. Je me dis à chaque fois que je
dois laver ces mots. Y mettre mon goût à moi, ma peau à moi, mon histoire à moi. Mes histoires. Tu as plus que raison Leïla, on devient “addict” à ces sentiments qui nous viennent en écrivant. À cet état fou et jouissif et puissant. À ces doutes. À cette prison. À ce désespoir. À cette chose qui se construit avec notre volonté, et sans elle en même temps. Écrire, il n’y que cela de vrai pour dépasser les frontières, les limites, dire la profondeur des choses, des êtres. Dire une langue et la dépasser. J’écris en français comme toi, mais aujourd’hui je sais que ce n’est pas que du français qui sort de moi. Il y a de l’arabe dans mon écriture. Beaucoup, beaucoup d’arabe.

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