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Comment 1998 a révolutionné le foot français

Le 12 juillet 1998, les Bleus deviennent champions du monde, Zidane est un messie en son pays. En 2018, Zidane est toujours un Dieu, mais il vit en Espagne. Entre-temps, vingt années se sont écoulées, durant lesquelles le foot français a muté, comme sa jeunesse.
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En 1998, il portait le brassard de capitaine. En 2018, il porte le costume du sélectionneur. Depuis vingt ans donc, Didier Deschamps est au firmament du foot français. Si le spectacle n’a pas toujours été au rendez-vous, avouons qu’en termes de bilan, il y a plutôt matière à se réjouir. Depuis qu’il a stoppé sa carrière de joueur pour passer sur le banc, “DD” offre aux Bleus une communication maîtrisée et un groupe mieux tenu. Avant cela, il a son palmarès une finale européenne avec Monaco (2004), un titre à l’OM (2010). Le tout forgé par une solide expérience acquise à l’étranger : l’Italie (la Juventus), l’Angleterre (Chelsea) et l’Espagne (Valence) comme joueur, puis à nouveau la Juve comme entraîneur (en 2006-2007).

Quand il devient capitaine de l’équipe de France, en 1995, Didier Deschamps joue en Italie depuis un an. Dans la liste des 22 champions du monde, 13 jouent dans un club en dehors de l’Hexagone : Lama, Candela, Desailly, Leboeuf, Lizarazu, Thuram, Boghossian, Deschamps, Karembeu, Petit, Djorkaeff, Zidane, Vieira. C’était un phénomène récent, car auparavant, seuls Raymond Kopa, Didier Six, Michel Platini, Jean-Pierre Papin ou Éric Cantona avaient fait de même. Mais au milieu des années 1990, l’ampleur de ce phénomène était d’autant plus frappante que l’équipe de France était en plein doute : elle n’avait participé ni à l’Euro 1988 ni aux Coupes du monde 1990 et 1994, et avait fait piètre figure à l’Euro 1992.

Pourquoi, alors, les joueurs français sontils à ce point sollicités ? Le salut vient des clubs. En premier lieu des superbes performances de l’Olympique de Marseille qui, depuis 1990, impressionne l’Europe avec notamment une demi-finale (1990), une finale (1991) et une victoire (1993) dans la grande Coupe d’Europe, celle des clubs champions – devenue entre-temps la Champions League.

“En mai 2017 […], 781 joueurs français évoluent à l’étranger. Le pays compte donc le deuxième plus grand nombre de joueurs évoluant hors des frontières, derrière le Brésil (1 202). L’Angleterre est la principale destination de nos expatriés.”

La formation à la française

En 1993, le Paris-Saint-Germain bat le Real de Madrid dans la “petite” Coupe d’Europe (dite alors “de l’UEFA”), et remporte la (défunte) Coupe des Coupes en 1996. Une année où les Girondins de Bordeaux atteignent la finale de la Coupe de l’UEFA, emmenés par Zinédine Zidane, Bixente Lizarazu ou Christophe Dugarry. Alors oui, cette génération-là fait fort. Au point que c’est elle qui remporte la Coupe du monde, organisée en France, en 1998. Malgré l’Euro 1984 victorieux, malgré de superbes Coupes du monde en 1982 et 1986, même les Bleus de Platini n’avaient pas autant dominé le monde que ceux de Zidane et Deschamps en 1998 et en 2000. Ce sont ces derniers qui propulsent définitivement la France dans les grandes puissances du foot.

Mais pour ouvrir cette belle histoire, ils s’appuient sur les performances des clubs. Pour la première fois, la France triomphe grâce à ce qui faisait sa réputation, mais aussi son éternelle autosatisfaction : la “formation à la française”, ces clubs comme Nantes, Auxerre, Saint-Étienne, Lyon, qui ont depuis longtemps érigé leur centre de formation au rang d’institution. À cette époque, les entraîneurs étaient considérés comme de vulgaires profs d’EPS. Une étiquette que promène toujours, et à jamais, Aimé Jacquet, celui qui fit gagner les Bleus en 1998. “Durant des décennies, l’histoire culturelle de notre foot a reposé justement sur le fait que les coachs n’étaient pas des intellos”, remarque Daniel Riolo, journaliste et chroniqueur pour RMC-BFM, auteur de Racaille Football Club (2013) et d’Autopsie du sport français (2017), tous deux sortis chez Hugo Sport. Pourfendeur invétéré de l’autosatisfaction française, il poursuit : “Le côté donneur de leçons demeure. On te balaie d’un revers de main quand tu dis que nous sommes un pays qui n’a que deux Championnats d’Europe et une Coupe du monde au palmarès (c’est bien, mais moins que l’Allemagne, l’Italie, l’Argentine, le Brésil ou l’Espagne, ndlr). On te dit que ce n’est pas grave. En plus, on est en pleine période Zidane qui gagne tout comme entraîneur, ce qui, pour beaucoup, suffit à tout effacer. Nous avons Zidane et nous nous mettons tous derrière.” De fait, 1998 a installé le foot en France. Et pourtant, ça n’a jamais cessé depuis : une part importante se joue au-delà du territoire.

781 français jouent à l’étranger

En mai 2017, selon des chiffres publiés par l’Observatoire du football CIES (Centre international d’étude du sport), 781 joueurs français évoluent à l’étranger. Le pays compte donc le deuxième plus grand nombre de joueurs évoluant hors des frontières, derrière le Brésil (1 202). L’Angleterre est la principale destination de nos expatriés : selon les mêmes statistiques, ils étaient 107 à évoluer dans les quatre premières divisions anglaises prises en compte dans ce rapport. La Premier League, qui est le championnat le plus relevé (et le plus riche) du continent européen, accueille Laurent Koscielny, N’Golo Kanté, Olivier Giroud, Hugo Lloris, Anthony Martial ou encore Paul Pogba. Des joueurs qui étaient à la Coupe du monde 2014 et/ou à l’Euro 2016, et qui, à l’exception du premier (blessé), ont d’énormes chances d’être de l’aventure russe cet été.

Dans la liste des 23 qui sont partis au Brésil en 2014, huit seulement évoluaient en Ligue 1. Parmi eux, un seul titulaire indiscutable (Blaise Matuidi, PSG) et deux qui l’étaient souvent (Yohan Cabaye, PSG, et Mathieu Valbuena, OM). Deux ans plus tard, pour l’Euro, ils n’étaient plus que quatre. Ironie du sort : ce tournoi-là avait lieu… en France. C’est ça aussi, l’effet 98 : les joueurs français n’ont cessé d’avoir la cote. Souvenons-nous des Frenchies d’Arsenal, quand l’équipe londonienne dominait l’Angleterre avec Robert Pirès, Patrick Vieira, Emmanuel Petit, Sylvain Wiltord, Nicolas Anelka, Gaël Clichy, et, bien sûr, Thierry Henry – pour les plus connus. On rétorquera, certes, que le coach Arsène Wenger était français.

Mais les chiffres cités plus haut montrent que l’exemple est aussi parlant que fidèle. Bien que n’ayant jamais joué en équipe de France, David Bellion est un cas typique. Né en 1982, formé à l’AS Cannes, il était encore inconnu quand il mit le cap pour l’Angleterre à 19 ans. C’est à Sunderland qu’il devint professionnel, avant d’être recruté puis couvé par sir Alex Ferguson à Manchester United. Si l’expérience lui fut profitable, son temps de jeu, lui, ne le fut pas, et il revint en France en 2006 : à Nice, puis à Bordeaux avec qui il fut champion de France. Devenu aujourd’hui “brand manager” du Red Star, club où il termina sa carrière de joueur, il témoigne : “Quand je suis arrivé en Angleterre, il y avait un respect du foot français dû aux victoires de 1998 et 2002. Cette génération-là a ouvert les portes de notre football vers d’autres pays. J’ai profité de cette vague-là.” Une vague qui, combinée à l’évolution du foot business et à l’esthétique télégénique du sport, a transformé les meilleurs joueurs en rock stars. Des stars souvent jeunes, très jeunes. C’est l’effet pervers de ce miroir aux alouettes, qui concerne tous les pays (le foot business s’est globalisé en même temps que le système de la finance mondial, dont il est l’un des navires amiraux). Bellion est aussi l’exemple d’un exode qui se fait souvent au plus jeune âge. En effet, puisque le joueur est talentueux, donc courtisé, sa valeur prend rapidement quelques millions d’euros. Pour un gros club, mieux vaut le repérer quand il est gratuit. C’est-à-dire : encore en formation.

La case pôle emploi

Mais voilà : plus elle commence tôt, plus une carrière de pro décline tôt. Ce qui explique pourquoi, en France comme ailleurs, bien des footballeurs perdent de l’aura vers la trentaine. Quand il est encore trop tôt pour prendre sa retraite. Conséquence : ils doivent passer par la case Pôle Emploi. Bellion a anticipé le drame. C’est pourquoi il a choisi d’arrêter de jouer à 33 ans, et de se recycler au sein même de l’appareil dirigeant du Red Star. “Aujourd’hui, on capitalise, on investit sur une jeunesse même quand elle n’a pas fait ses preuves, on surcote beaucoup de joueurs, qu’on recrute très très jeunes, regrette-t-il. La moyenne d’âge d’un effectif a considérablement baissé, ce qui se traduit parfois par un manque de maturité sur le terrain, et un manque de joueurs d’expérience pour encadrer – sauf dans les très grosses équipes.”

Le jeune joueur, s’il n’arrive pas à assumer la starification due à son statut, peut avoir un comportement puéril. Ainsi, dans les pages que le football français a tournées depuis 1998, il y a eu la tragi-comédie du bus à Knysna, les zones d’ombres de 2010 (Gourcuff vs Ribéry, Anelka vs Domenech) et l’Euro 2012 décevant. Et aussi les loupés de la “génération 87”, celle de Samir Nasri, Jérémy Menez, Hatem Ben Arfa, au sein de laquelle seul Karim Benzema perce… en club (le grand Real de Madrid). “C’est compliqué d’étiqueter une génération de footballeurs, remarque Vincent Duluc, grande plume au quotidien L’Équipe où il suit les Bleus depuis longtemps. Ma théorie, depuis longtemps, est que, comme au temps de la conscription militaire, chaque catégorie d’âge recèle exactement les mêmes profils. Il y a toujours les mecs qui pensent à l’équipe, ceux qui pensent à leur gueule, ceux qui sont mal élevés, ceux qui n’ont pas les codes. Quelle que soit l’époque. Ce qui perdure, d’une génération à l’autre, c’est cette interrogation : est-ce que le symbole d’une époque sera celui d’un individu qui pense à sa gueule ou à l’équipe ?” C’est pourquoi, dans le milieu du football, ils sont nombreux à refuser de condamner ceux qui ont montré une attitude de nouveaux riches. C’est le cas de Vikash Dhorasoo, 18 sélections en équipe de France entre 1999 et 2006, qui a publié son autobiographie l’an dernier (Comme ses pieds, éditions Points/Seuil) et qui trouve bien des excuses à Ben Arfa : “C’était dur d’être Ben Arfa à 17 ans, il était déjà une star alors que ce n’était qu’un gamin, avance-t-il. Il n’y a pas d’humilité ou d’exemplarité qui doivent entrer en ligne de compte, il y a plutôt la dureté de la vie. À 17 ans, être projeté comme ça, et qu’on te fasse porter les maux du football ou même de la société tout entière, c’est très dur.”

Pour eux, pour nous, pour tout le monde, c’est l’univers qui a changé en vingt ans. Les sportifs, désormais, passent plusieurs fois par semaine à la télé. Avec l’avènement de YouTube, des réseaux sociaux et de la publicité à grande échelle, plus aucune tranquillité de l’esprit possible. Mais, même si le monde a changé d’âme, l’homme reste un homme, et les footballeurs des individus que l’on observe à la loupe.

Mbappé à la loupe

En cette année 2018, celui que l’on dissèque se nomme Kylian Mbappé. “Ce qu’il assume est assez exceptionnel, analyse Vincent Duluc. Il assume d’être une star absolue à 19 ans, avec un transfert de 180 millions d’euros. Tout en maintenant un bon niveau de jeu – pas encore exceptionnel, mais c’est déjà très fort. À sa manière de parler, on sent qu’il est capable de réfléchir et d’articuler une pensée. L’inconvénient, c’est qu’il est déjà un peu chouchou, et qu’on lui pardonnera encore moins le jour (qui ne va pas tarder) où ça se passera moins bien. C’est l’histoire du foot, c’est arrivé avec Henry, avec Trezeguet, c’est arrivé avec les bons gars comme avec les sales types.” Comme toutes les sociétés du spectacle, le football est rythmé par des phases d’admiration et de rejet. Et depuis vingt ans, la mesure bat plus vite…

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