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Rencontre avec François Gabart, le navigateur qui a conquis le groupe Kresk

Après une année houleuse, l’horizon semble s’éclaircir pour le skipper français François Gabart. Sans sponsor depuis un an, celui que l’on surnomme le “petit Mozart de la voile” vient de signer un partenariat avec le groupe de cosmétiques Kresk et s’apprête à faire son grand retour sur l’eau à bord du trimaran SVR-Lazartigue. Rencontre avec un navigateur et entrepreneur engagé, à qui tout réussit.
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Il est l’un des skippers les plus talentueux de sa génération. À 38 ans, François Gabart a presque tout gagné. Sa particularité ? Réussir à transformer ses premières fois en succès. Vainqueur du Vendée Globe lors de sa toute première participation en 2013, il remporte la Route du rhum l’année suivante et pulvérise quelques années plus tard, le record du monde en solitaire en quarante-deux jours.

Prodige de la voile, François Gabart a un sens de la mer hors du commun. Et des affaires aussi. Visionnaire, le skipper aussi à l’aise en solitaire qu’en équipage, est également un chef d’entreprise qui a fait de sa discipline le cœur de son activité avec MerConcept, une écurie de course au large, installée en Bretagne, à travers laquelle il imagine des bateaux à la pointe de l’innovation, et dont la “raison d’être” se décline à travers des objectifs sociétaux et environnementaux.

Une énergie et une ambition débordantes qui ne pouvaient que séduire Didier Tabary, président du groupe Kresk et propriétaire des marques SVR, Lazartigue et Fillmed. L’homme d’affaires passionné de voile veut lui aussi aller vite et loin en mer. Il vient de s’engager auprès du skipper au palmarès impressionnant et devient le sponsor de son maxi-trimaran, un bijou de technologie au cockpit inédit, construit dans son écurie de course au large et qui sera mis à l’eau le 22 juillet prochain.

Une bouffée d’oxygène pour François Gabart et son équipe de MerConcept, à la recherche d’un nouveau sponsor depuis plusieurs mois. Unis par une vision et des valeurs communes, les deux hommes créent dans leur sillage, Kresk4Oceans, un fonds de dotation pour la protection des océans qui aura comme premier projet la lutte contre la pollution plastique.

L’Officiel Hommes est parti à la rencontre du navigateur. Il nous a parlé avec sincérité et enthousiasme de son nouveau sponsor, de son engagement écologique et de ce bateau extraordinaire, qui sans l’ombre d’un doute, promet de belles victoires

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François Gabart, ici avec Didier Tabary, P.-d.g. du groupe de cosmétiques Laboratoire SVR- Lazartigue.

Sans sponsor depuis un an, vous venez de signer un partenariat avec le groupe de cosmétiques Kresk pour les quatre prochaines années. On imagine votre soulagement. Parlez-nous de cette rencontre avec ce nouveau sponsor ? Comment s’est noué ce partenariat ?

Effectivement c’est un soulagement et une formidable opportunité pour mon projet que de naviguer aux couleurs de SVR-Lazartigue. Ce partenariat est né d’une rencontre avec Didier Tabary, patron du groupe de cosmétiques Kresk, avec qui je partage cette passion pour la mer et une vision commune. Notre partenariat s’est noué autour d’un projet de trimaran multicoque sur lequel je travaille depuis plus de deux ans. C’est un projet d’envergure, à la fois ambitieux, audacieux, qui est né de cette passion pour la mer, et qui ne pouvait se nourrir, se développer et se lancer sans cette dynamique. Et puis, il y avait également cette volonté, cette envie, de la part de tout le groupe Kresk et tous ses employés d’embarquer littéralement dans cette aventure, de se lancer. J’ai été très agréablement surpris par l’enthousiasme du groupe et par la rapidité de la mise en place de ce partenariat. Et on connaît l’importance de la vitesse pour un marin, que ce soit sur l’eau mais également à terre avec son partenaire.

On vous qualifie régulièrement de “marin écolo”. C’était une volonté de trouver un sponsor tel que le groupe Kresk, qui partage ces valeurs environnementales ?

Bien plus qu’une volonté, c’était une conviction indispensable. Cela aurait été di cile, voire impossible pour moi, d’être le porte-parole d’une marque qui n’est pas dans cette dynamique durable. J’ai besoin d’être en phase avec mon partenaire, afin de me sentir bien. Sans cette même vision, je n’aurais pas été capable de porter de manière e cace des messages forts et importants. Et puis, l’écologie fait partie de l’ADN de ce nouvel Ultim. C’était donc essentiel de s’unir et de se lancer autour de ces valeurs communes telles que la performance, l’innovation et la durabilité.

Didier Tabary, président du groupe Kresk, a profité de ce nouveau sponsor pour créer Kresk4Oceans, un fonds de dotation pour la protection des océans. Vous en êtes aujourd’hui l’ambassadeur. Pouvez-vous nous parler de ce fonds ?

C’est un projet qui est né lors de ma première rencontre avec Didier Tabary. Au cours de la discussion, je lui ai fait part de mon envie de créer un fonds de dotation pour la protection des océans. C’est un projet sur lequel je travaillais en parallèle depuis plusieurs mois à travers ma société MerConcept. De son côté, Didier Tabary souhaitait également lancer un fonds avec le groupe Kresk mais un peu plus tard. Finalement, notre partenariat a accéléré les choses. On s’est dit qu’il fallait pro ter de cette visibilité offerte par notre bateau pour porter des messages et des actions clés. Encore une fois, on est dans une dynamique de vitesse avec une vision claire qui révèle une envie et une énergie de mener à bien tous ces projets. C’est clairement la vision de Didier Tabary, c’est un investissement qui est fort, sur plusieurs années avec des investissements importants et un défi qui est haut.

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Après une période de réglage et de mise au point, le trimaran SVR- LAZARTIGUE partira pour sa première course, la Transat Jacques Vabre, le 7 novembre 2021.

Concrètement, quelle sera la première action menée ?

L’une des premières problématiques abordées sera celle du plastique qui est un sujet central qui doit être résolu rapidement. Il y a toute une campagne de sensibilisation autour de la pollution plastique, d’éducation du public également et comme pour première action concrète de ramassage des déchets sur les plages. Plusieurs personnes travaillent évidemment sur ce sujet depuis de nombreuses années sur ce problème et l’objectif du fond est de s’appuyer sur ces personnes-là, les aider à aller plus loin, à accélérer et à arriver à être rapidement e cace. Ce dont je ne doute pas lorsque je vois le pragmatisme et la manière de travailler de Didier.

Depuis 2 ans, vous mettez toute votre énergie dans la construction de votre nouvel Ultim, un multicoque qui vient d'être mis à flot le 22 juillet. En quoi le trimaran SVR-Lazartigue est-il révolutionnaire ?

Révolutionnaire je ne pense pas mais ce dont je suis certain, c’est qu’il est innovant. Les gros points d’innovation reposent sur l’aérodynamisme global de la plateforme. On a cherché à l’optimiser, ce qui nous a amené à des choix en ergonomie jamais réalisés auparavant sur ce type de bateau. Il faut savoir que le cockpit, l’endroit qui est historiquement posé sur le pont d’un bateau, sera dans la coque centrale. Cela signi e que l’on va pouvoir piloter, manœuvrer le bateau depuis l’intérieur de la coque centrale. L’objectif est double : la performance via l’aérodynamisme et la sécurité avec un équipage protégé. En parallèle, nous avons effectué un gros travail sur les systèmes, comme le pilotage à la barre qui est désormais sur une commande électronique. Il faut savoir que sur les courses au large, le barreur a une transmission mécanique, tandis que sur notre bateau, pour la première fois, nous aurons une transmission électronique.

Peut-on parler de trimaran “écologique” ?

On peut considérer aujourd’hui que les bateaux à voile, de course ou de plaisance se déplacent de manière écologique. C’est une réalité. En utilisant uniquement la force du vent, on est capable de se déplacer sur la planète. Parfois avec du confort comme pour certains bateaux de plaisance, avec de la vitesse pour les bateaux de course. Aujourd’hui, ce n’est pas si simple de se déplacer d’une manière durable, de faire le tour du monde sans utiliser trop d’énergie ou en utilisant une énergie renouvelable telle que le vent. C’est un vrai défi en soi. Pour moi les bateaux à voile ont un atout écologique majeur. Maintenant la construction a un impact. On utilise des matériaux high-tech, notamment le composite en carbone, qui nécessite beaucoup d’énergie à la construction, mais qui peut être modéré par rapport aux choses extraordinaires qu’il est capable de faire. Aujourd’hui, on a un bateau qui est capable de tourner, on l’espère, autour de la planète en moins de 40 jours, en utilisant uniquement l’énergie du vent. On espère, avec ces innovations, inciter d’autres bateaux partout dans le monde à utiliser cette énergie propre pour se déplacer. C’est la vision et la volonté autour de ce projet : que ces grands bateaux extraordinaires par leur innovation puissent apporter des avancées au monde marin et plus largement, apporter des solutions aux grandes problématiques liées à la mobilité.

Au sein de votre écurie MerConcept, vous développez des technologies de pointe pour vos bateaux. Ces avancées servent-elles le monde marin ? Et comment ?
Sur notre trimaran SVR-Lazartigue, nous exploitons deux axes fabuleux. Le premier est l’utilisation du vent pour se déplacer qui demeure encore aujourd’hui peu ou mal exploitée. Actuellement, la majorité des bateaux de plaisance sont à moteur, donc énergivores. Il en va de même pour le secteur de la pêche et du transport maritime. Nous espérons que nos innovations et performances pourront inciter ces secteurs à faire appel à cette source d’énergie dans les années à venir. Le second axe, c’est le vol. Si les premiers bateaux volants à moteur, les “foilers”, existent depuis plus d’une cinquantaine d’années, ce concept connaît un regain d’intérêt depuis une décennie. Ce qui est intéressant, c’est qu’en utilisant la propulsion éolienne et la portance des “foils” (ailes ou plans porteurs pro lés et immergés sous la coque, Ndlr) le bateau offre moins de résistance à l’eau et va plus vite. En tant que compétiteur, je trouve cela génial.

 

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Vous affichez le désir de naviguer plus “proprement” en tentant de concilier compétition et écologie. En mer, lors d’une course au large, comment gérez-vous vos déchets par exemple ?

C’est un peu comme l’énergie, on dit toujours que la meilleure, c’est celle que l’on ne consomme pas. Les meilleurs déchets, ce sont ceux que l’on ne produit pas. Dans cette logique de performance et de compétition, nous tentons donc de minimiser notre production de déchets en amont. Dès la phase de préparation, nous faisons en sorte d’avoir à gérer le moins de déchets possible une fois à bord. C’est un vrai travail qui se fait à terre. On essaye aussi de s’approvisionner en vrac par exemple et nous veillons à l’aspect recyclable des packagings pour les denrées alimentaires qui ont besoin d’être conservées. Nous tentons de créer le moins de déchets possible et ceux que l’on génère à bord, on arrive à les garder, à les trier et à les ramener à terre. À tout point de vue, le bateau est un formidable outil pour mesurer notre impact et le volume de déchets et d’énergie que nous produisons au quotidien.

Quel est l’état des océans, vous qui les parcourez à longueur d’année ? Quels changements majeurs avez-vous pu constater depuis le début de votre carrière ?

Il y a une transformation de notre environnement qui est indéniable, tant à terre que sur l’eau. Et qui est clairement visible, comme le plastique. C’est terrible de voir le littoral et ses côtes en être envahis. Et malheureusement, cette pollution est également présente en pleine mer. Les gyres de plastique, ces accumulations massives de déchets au sein des océans sont une triste réalité. Moins perceptibles en naviguant, les microplastiques, ces particules microscopiques, ont des conséquences tout aussi dramatiques sur l’écosystème marin. Et puis, on ne peux pas nier les conséquences du réchau ement climatique que j’ai pu observer à travers des phénomènes météo extrêmes et certaines positions de growlers ou d’icebergs dans les mers du Sud.

Le 7 novembre prochain, vous participerez aux côtés de votre co-skipper Tom Laperche, à la Transat Jacques Vabre à bord du Trimaran SVR-Lazartigue. Comment se prépare-t-on à ce type de compétition ? À quoi ressemblent les journées à quelques mois du départ ?

En ce moment, nous terminons la construction du bateau pour une mise à l’eau le 22 juillet prochain. On est en train de mener le sprint nal pour construire ce bateau, donc le marin est pour le moment principalement à terre. Une fois mis à l’eau, je vais devoir l’appréhender pour bien comprendre son fonctionnement et naviguer un maximum sachant que le principal défi, c’est la fiabilisation et la découverte d’un bateau très innovant. Dans toute innovation il y a des risques et tout ne fonctionne pas du premier coup. Il y aura bien sûr une phase de préparation physique et d’entraînement à terre et sur l’eau. Pour me préparer, je pratique le surf et d’autres activités de glisse pour garder le contact avec cet élément et préparer mon corps à l’engagement dont il aura besoin durant ces mois de compétition.

Quel est votre état d’esprit à quelques jours de sa mise à flot ?

Enthousiaste, impatient, excité, j’ai les yeux qui brillent face à un projet qui est génial. J’ai la chance d’avoir pu naviguer sur des bateaux magnifiques et de participer à des projets ambitieux. J’ai gagné en expérience et en maturité avec mon équipe également qui me suit depuis plusieurs années. On repousse toujours les limites. Donc oui, on est impatient tout en étant conscient des diffultés du projet. Mon sentiment est un peu ambivalent, partagé entre l’impatience et le souhait d’avoir des jours supplémentaires pour mieux se préparer.

En mer, quel est le moment que vous préférez ?

C’est toujours di cile de choisir des moments ou d’essayer d’en mettre un en exergue. C’est un tout, un ensemble. Sur mer, il y a forcément des moments magiques, il y a un équilibre qui s’opère quand le bateau va bien dans un environnement favorable. Ce sont des moments dingues et magiques. Mais on ne les apprécierait pas autant sans des conditions météo terribles, des problèmes sur le bateau. Les moments d’allégresse sont nalement nourris par des moments plus difficiles. J’aime cette globalité, la totalité des expériences vécues. La richesse et la diversité des expériences, c’est ce qu’il y a de plus fort.

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Et votre plus beau souvenir ?

Pour les mêmes raisons, di cile pour moi d’en citer un. Chacun de mes records ou de mes compétitions a quelque chose d’unique. Je ne peux pas les classer, les hiérarchiser, ils sont tous beaux. Et puis il y a les souvenirs d’enfance, lors des premières régates. Quand on a 10 ans et que l’on se retrouve tout seul sur un bateau, à traverser une petite baie qui doit faire 100 mètres, c’est immense à l’échelle d’un enfant. L’émotion que l’on peut ressentir quand on est ado et que l’on remporte un championnat de France par exemple, c’est juste extraordinaire et gigantesque.

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