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Sélectionneur : sacerdoce ou bonne planque ?

Métier sous haute tension, ce poste est éminemment politique. Et le talent ou la compétence ne suffisent pas à garantir la pérennité du job. Vous avez dit injuste ?
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Le Graal, pour un sélectionneur, consiste à diriger l’équipe nationale durant une Coupe du monde. S’il marque l’acmé d’une carrière, il est aussi souvent synonyme de fin de règne, qu’il soit conclu par un couronnement (Aimé Jacquet en 1998) ou par un échec retentissant (Luiz Felipe Scolari après le 7-1 en 2014 face au public brésilien en demi-finale). Vahid Halilhodzic, attaquant de la Yougoslavie lors du Mondial 1982, n’eut le droit au titre de sélectionneur qu’avec la seule Algérie, il y a quatre ans. Le technicien francobosnien possède le triste privilège d’avoir été viré deux fois à quelques semaines de la compétition en dépit du ticket validé : en 2010, à la tête de la Côte d’Ivoire, en avril avec le Japon. “Ils m’ont traité comme de la merde”, a insisté depuis Tokyo l’ex-entraîneur du PSG, cachant ses yeux derrière des lunettes noires pour masquer son émotion tandis que son traducteur japonais, lui, ne retenait pas ses larmes. Halilhodzic, 65 ans, ignore toujours ce que ses dirigeants lui reprochent. Et commente en ces termes sa brutale éviction : “Ils m’ont jeté à la poubelle. Je mérite des explications. Je ne veux pas quitter ce pays comme un malpropre, un incompétent.”

“Le sélectionneur est davantage un manager, un patron d’entreprise sachant motiver ses troupes, communiquer, imposer son autorité, transmettre sa culture de la gagne.”

Un job ingrat

Sélectionneur, et à ce titre employéphare de la fédération, n’est pas une activité de tout repos. Le poste s’avère stratégique, jalousé. Chaque décision est scrutée, commentée, disséquée. La pression médiatique est puissante. Le job peut sembler ingrat car on est jugé sur les résultats de joueurs gérés durant le temps unique des rassemblements. Fabio Capello, qui a expérimenté les diverses facettes du métier d’entraîneur (Real Madrid, Juventus Turin, Milan AC) et de sélectionneur (Angleterre et Russie), résume ainsi les différences : “Dans un club, on peut discuter avec un joueur au quotidien, mieux comprendre les besoins de l’équipe et traiter les problèmes en profondeur. Il est plus facile de former un groupe. Dans une sélection, vous récupérez les joueurs quatre jours avant le match. C’est beaucoup plus compliqué. La mentalité est un facteur décisif. Il faut créer un état d’esprit auquel tout le monde adhère et que, malgré ce laps de temps très limité, chacun comprenne bien ce que l’on attend de lui.

Le patron de l’équipe nationale a aussi la responsabilité de son staff. Celui de Didier Deschamps compte un adjoint, un entraîneur des gardiens, un préparateur physique, deux spécialistes de la vidéo, un chef de presse, un médecin, un ostéopathe, quatre kinésithérapeutes, un cuisinier et un officier de sécurité. Une vraie PME. L’ancien capitaine des champions du monde 1998 entretient des relations de confiance avec le président de la FFF, Noël Le Graët, lequel accrochait moins avec son prédécesseur, Laurent Blanc : il n’arrivait pas à le joindre et le soupçonnait de jouer davantage au golf que de visionner les matches. Habile, DD (alias Didier Deschamps), sélectionneur depuis 2012 et prolongé jusqu’en 2020 après la qualification pour la Russie, maîtrise les arcanes fédérales. Il est davantage un manager, un patron d’entreprise sachant motiver ses troupes, communiquer, imposer son autorité, transmettre sa culture de la gagne. Si les semaines en Bleu sont intenses et qu’il en est le VRP, son quotidien est plus zen que lorsqu’il enfilait le survêtement tous les jours. Il n’est qu’à voir son visage : bouffi par le stress, usé par le contexte marseillais à l’OM, il est apparu aminci de 10 kilos quelques semaines plus tard lorsqu’il a été intronisé. Le sélectionneur, luxe rare dans le football moderne, est par ailleurs libre de son organisation, des parties qu’il entend regarder et de son lieu de résidence. Il n’a pas de comptes à rendre, excepté à Le Graët.

La FFF est à Paris mais Deschamps vit entre Cassis et Concarneau. Entre deux rassemblements, en sus des obligations médiatiques et de représentation, son programme se répartit entre son canapé et les tribunes. Il le concède sans peine : “Je passe beaucoup de temps devant ma télé et à me déplacer aux stades.” Son staff est mis à contribution. Guy Stéphan, son adjoint, peut visionner entre 12 et 15 matches par week-end, regardant en priorité ceux des championnats de France, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Espagne et d’Italie, sans oublier les joutes continentales. Mais il préfère se déplacer pour mieux observer “l’organisation et le système de jeu des deux équipes. Cette position permet d’analyser les déplacements même lorsque le ballon est loin du joueur”. Il décrypte également “la gestuelle, le rapport aux coéquipiers et aux adversaires” des internationaux, données imperceptibles à l’écran. Il prend des notes, qui obéissent à une grille d’évaluation incluant un nombre important de paramètres, du comportement sur les coups de pied offensifs à la capacité à vite se replacer. “Tout de suite après le match, j’appelle Didier pour lui livrer les premiers éléments. Nous partageons, nous échangeons et nous programmons nos prochaines observations”, insiste-t-il.

Un bâton de maréchal

Deschamps n’a que 49 ans et ce n’est pas son dernier poste. D’ordinaire, le titre de sélectionneur national était dévolu à un coach expérimenté. La nomination avait des allures de bâton de maréchal. Avec durée extra-large. L’Argentin Guillermo Stábile s’est assis pendant vingt et un ans sur le trône, l’Anglais Walter Winterbottom, seize ans, le Danois Morten Olsen, quinze ans, les Allemands Sepp Herberger et Helmut Schön, quatorze ans. Durer si longtemps est devenu une exception, même si l’Uruguayen Oscar Tabarez et l’Allemand Joachim Löw sont là depuis 2006. Les profils ont changé, la caste s’est rajeunie et la fonction constitue une étape parmi d’autres. Laurent Blanc est passé des Girondins de Bordeaux à l’équipe de France, puis au Paris Saint-Germain. Zidane, qui rayonne au Real Madrid, sera un jour, c’est écrit, le patron des Bleus. Ronald Koeman, viré d’Everton, a rebondi aux Pays-Bas, puis retournera sans doute diriger une équipe en Angleterre. Le poste peut aussi revenir à des novices : le Pays de Galles a intronisé Ryan Giggs, légende de

Manchester United mais pas numéro un sur un banc. Quant à l’Italie, la place est demeurée vacante de longues semaines, les candidats légitimes à postuler reculant tant la fédération transalpine est en déliquescence, avant la désignation de Roberto Mancini. Pourtant, sélectionneur paye bien son homme : 23 millions d’euros par an pour Marcello Lippi en Chine (deuxième entraîneur le mieux rétribué au monde derrière José Mourinho), 4 millions pour Löw, 3,2 millions pour le Turc Fatih Terim ou 2,4 millions pour le Brésilien Tite, selon France Football. Peu importe le montant du chèque, il convient de garder à l’esprit que la porte n’est jamais loin. L’Afrique s’en est fait une spécialité. En janvier, Lappé Bangoura a été démis par la fédération guinéenne au bout de trois matches ! Désigné parmi 80 candidats, Paul Put a pris la suite. Il connaît le job : il a déjà guidé la Gambie, le Burkina Faso, le Kenya et la Jordanie. Mais le Belge n’a jamais sévi durant un Mondial. Le Français Henri Michel, décédé à 70 ans le 24 avril, a, lui, dirigé quatre sélections en Coupe du monde (France 1986, Cameroun 1994, Maroc 1998, Côte d’Ivoire 2006). Il n’était plus qu’à une longueur du globe-trotter ultime, le Serbe Bora Milutinovic vu sur le banc du Mexique au Mondial 1986, au Costa Rica en 1990, aux États-Unis en 1994, au Nigeria en 1998 et en Chine en 2002. Apparemment, ça maintient en forme : à 73 ans, il a été appelé par la fédération chinoise comme consultant chargé de repenser la formation des jeunes joueurs.

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