Voyages

En route pour le sud de l'Inde

De Cochin dans le Kerala à Bangalore dans le Karnataka, route dans le sud du pays irrigué aussi bien par les fameux backwaters que par les veines d'une histoire multiculturelle haute en couleur.
Reading time 14 minutes

La mousson d’été avait abordé le souscontinent indien par le sud-ouest, début juin. Le Kerala fut le premier État à collecter les trombes d’eau espérées. La masse d’air tropical filait alors vers Goa, l’Andhra Pradesh, le Madhya Pradesh, le Radjasthan enfin. Les gouttes d’eau paraissent bien lourdes, s’écrasent sur le toit de la voiture qui traverse Cochin, éclairée de lampadaires jaunes qui se reflètent en des mares tels des lacs. Pourtant, ici, l’orage n’est pas désespoir. Dès dix heures du matin, la pluie cesse. Les nuages sont bien là, mais filent dans le ciel, laissent les parapluies à l’hôtel. Je réside à Malabar House, référence à la côte éponyme, haut lieu de commerce des épices depuis le commencement des temps. L’hôtel se révélera à l’image de cette ville que je viens découvrir, authentique, contemporaine, artistique, repaire de saveurs, havre de soins au sein d’un jardin de plantes médicinales.

Cochin ou Kochi est une ville de six îles à laquelle on adjoint le continent. Sa visite est souvent réduite à Fort Cochin, nacelle d’histoire, au sud de la péninsule : une dizaine de rues reflètent la présence successive des Portugais, des Hollandais, de la couronne d’Angleterre. L’extraordinaire mixité ethnique et religieuse du Kerala est ici réunie, plus qu’en un symbole. Aux demeures patriciennes telles qu’à Lisbonne succèdent les mosquées, la plus ancienne église des Indes, une synagogue du xvie siècle. J’y situerais volontiers quelque aventure de Corto Maltese, mais n’en éprouve point la nécessité, tant à Cochin, la fiction a toujours été dépassée par la réalité. Vasco de Gama débarqua ici, y revint et y mourut, s’y fit enterrer avant que son corps ne soit rapatrié en son Portugal originel. En 72 après Jésus-Christ, alors que le roi Salomon entretenait depuis longtemps déjà des relations avec le Kerala, une communauté juive, chassée par l’empereur Titus après la destruction du second temple, suit les routes commerciales qui du MoyenOrient mènent aux Indes. Elle sera fraternellement accueillie sur les côtes du Malabar. Dans le même temps, saint Thomas débarque au Kerala. La chrétienté d’Inde y trouve ses origines. Y vivent toujours ces Syriens orthodoxes dont seuls quelques érudits polyglottes entendent la langue, l’araméen, tel que Jésus le parlait. Joerg Drechsel, à l’origine de la création de Malabar House avec son épouse, se promène en ces quartiers depuis plus de vingt ans déjà et semble en connaître tous les arcanes. C’est mon guide, mon encyclopédie citadine. De Fort Cochin au quartier de Mattancherry, je le suis dans l’univers des épices situé dans des boutiques proches de la synagogue. Plus loin, ce sont d’antiques échoppes où les ballots de thé sont transportés à dos d’hommes, d’une embarcation posée sur un infime canal, au fond de l’entrepôt. Il m’explique comment le thé est goûté, comment en de petites boîtes de métal,des échantillons sont envoyés aux grossistes. Puis le rituel de la vente aux enchères, au téléphone, via Internet. Dans cette rue, Joerg marche tous les matins. Il y sait l’heure qu’il est à la hauteur plus ou moins élevée des chargements de bananes vendus dès l’aurore. Il me mène en des entrepôts d’antiquités comme je n’en ai jamais vu au cours de mes différents voyages. Des milliers de mètres carrés où s’entassent armoires et colonnes, boîtes extraordinaires, bancs et lits à baldaquin venus de palais du Rajasthan, sculptures du Tamil Nadu, ornements du Darjeeling. En d’autres lieux, je découvre une puis deux, trois galeries d’art contemporain. Cochin en recèle douze. “Les plus grands artistes du moment, en Inde, viennent du Kerala. Ce n’est pas par hasard que la Biennale d’art contemporain de Cochin soit un succès international.” Le quartier où nous sommes est chrétien, là ils sont musulmans, plus loin hindous, juifs, d’ethnies, de pratiques religieuses qui me sont inconnues, aux noms d’autres ailleurs, aux noms d’ici. Cochin serait-elle un semblant d’arche d’humanité ? Hier soir, à Malabar House, je suis passé entre les mains de deux masseurs guerriers. Cela a duré une heure. Des pieds à la tête, j’ai été massé, d’un massage profond, costaud. J’en suis sorti en vie, tel un nouveau-né. Il est sept heures du matin. Les enfants, tout costumés, rejoignent, telle une envolée de mésanges, les écoles aux noms de saints, sejouent des flaques et de ballons de football. Leurs mamans vont et viennent, ballet de saris aux bleus éclatants, rouge sang, orange mordoré. Je quitte Cochin et la voiture roule bientôt entre deux eaux. À l’ouest, la mer d’Arabie, partie de l’océan Indien. À l’est, les Backwaters, réseaux de canaux qui filent en parallèle à l’intérieur des terres. Une dizaine de kilomètres à peine sépare les deux espaces liquides. La route est noyée sous des frondaisons exubérantes. Teck, bois de rose et santal, cocotiers, hibiscus, bougainvilliers et cocotiers chargés de noix. Peu de temps encore et la voiture bifurque sur sa droite, suit un chemin de terre, puis apparaît une plage, immaculée. De longues barques de pêche, ornementées de joyeux dessins, semblent alanguies jusqu’à l’horizon. Pour autant le petit monde des pêcheurs s’active. Les filets, vert bouteille et rouge grenat, sont raccommodés puis hissés à bord d’embarcations par quatre, cinq, six hommes en une danse orchestrée par des mains rugueuses, agiles. Ces filets-ci sont utilisés pour la pêche aux king prawns, ces énormes crevettes qui s’en vont régaler les palais raffinés, européens ou japonais. Des cahutes joliment décorées offrent thé et jus de fruits. Le dimanche, elles accueillent les familles venues profiter de l’océan, les copines de classe parties déguster quelques glaces, de jeunes amoureux, respectueux. Puis c’est un autre chemin qui part en direction opposée, plein est. En son bout, un portail, une demeure sortie de nulle part : Purity, à une cinquataine de kilomètres de Cochin. Le vaste hall d’entrée est une galerie d’art. Suit une pièce d’eau centrale en plein air, cernée de terrasses où des tables de teck sont joliment dressées. Au-delà est un vaste jardin qui donne sur un lac naturel, immense, le second plus grand des Indes. Il y règne une paix lacustre. Quelques barques de pêcheurs scandent de traits de fusain le silence de cet océan intérieur. Je songe à des estampes japonaises, des dessins sur papier de riz d’Indochine. Le déjeuner est un sublime instant de vie : douze currys comme douze offrandes, dosages savants de piments et feuilles de curry, de tamarin et de cumin. Un peu d’aigreur, un parfum citronné, des saveurs inconnues, de sucre naturel, disposés sur une palette de peintre cuisinier, large feuille de bananier.

Il est des jours plus difficiles que d’autres et j’embarque avec pour tout équipage, le capitaine, un marin et le cuisinier. Le navire est constitué d’une cambuse, d’une chambre avec salon et d’un pont supérieur. De cette altitude modérée je contemple la vastitude du lac Vembanad. Ses berges où tel un collier de perles, les carrelets de pêche chinois, immenses filets tendus en un triangle de bambou, manœuvrés grâce à un astucieux système de contrepoids, remontent inlassablement leur moisson de poissons. Il faut vingt minutes pour traverser cette mer intérieure où œuvrent quelques pêcheurs, voguent les touffes de palétuvier en fleurs. Au‑delà sont ces fameux Backwaters, soit près de 1 500 kilomètres de canaux parallèles à la mer. Les lourdes barges à riz chargent et déchargent la fibre et l’amande de coco, la noix de cajou. Il règne une paix dont profitent les martins-pêcheurs, posés sur quelques fils électriques, le long de ces digues où apparaissent d’infimes villages, des églises, des mosquées, des écoles et des temples. D’autres barges (elles ont muté) se prêtent à la croisière. Cela va de petits bateaux où les amoureux vivent leur idylle entre l’eau et les étoiles, à de plus vastes bâtiments où la fête bat son plein, où des étudiants indiens vont swinguer jusqu’à la nuit venue. Au-delà des digues voici les rizières, en contrebas, posées en dessous du niveau de la mer. Ici commence le “Bol de riz de l’Inde”. À vingt mètres des canaux, les tracteurs sont équipés de roues à aubes et filent au travers des champs, affolent les nuées de hérons blancs qui se reposent, aussitôt l’engin passé. Ce soir, quelques gouttes tombent du ciel. De ma chambre d’hôtel et de verre, je contemple les ronds de pluie sur le lac. Je ne suis pas seul. Un couple d’écureuils est à mes côtés, à regarder, à grignoter, à profiter du temps qui passe, en toute sérénité.

Départ en voiture. Quatre heures durant, je vais garder les yeux mi-clos. J’aperçois juste, non sans appréhension, la surréaliste vie des routes indiennes. Les deux voies deviennent quatre au bon vouloir des conducteurs, les routes à sens unique ne le sont que sur les panneaux, et tout cela se passe en une étonnante fluidité, où camions, tuk-tuk, motos et carrioles, voitures individuelles et bus ras la gueule, se faufilent, s’esquivent on ne sait comment. Je n’ouvre finalement les yeux qu’à destination. Niraamaya Retreats Surya Samudra, à une trentaine de kilomètres de Thiruvananthapuram, est un jardin extraordinaire, peuplé de sculptures hindoues, de maisons traditionnelles et de bois du Kerala. Le tout posé sur une falaise qui descend en pente douce vers l’océan tonitruant. Les vagues dépassent les hommes, d’au moins deux fois leur taille. Les aigles marins noir et brun, la tête blanche, se jouent des vents, planent puis piquent, vont se planquer dans les palmes de cocotiers. Ma chambre est une maison, une maison comme un bateau bercé par le furieux ressac. Quelques dizaines de mètres plus bas, un espace serti de colonnes où, face à la mer, se pratique le yoga. Niraamaya Retreats est cet hôtel exceptionnel où le voyageur vit en une nature luxuriante, à la rencontre de lui-même. Le spa m’y accueille. L’huile se déverse, régulièrement, sans discontinuité, sur mon front. Le massage a été rapide, complet, de la tête aux pieds. Un massage profond allant chercher au cœur des tissus musculaires. Puis l’huile a commencé à se déverser. Trente minutes qui me semblaient apparemment un si long temps s’écoulent. Je dors ? Erre entre deux mondes ? Quelle incroyable expérience de relaxation ! Ici aussi, peut-être plus encore, l’harmonie entre les bienfaits de la cuisine, le yoga et les massages thérapeutiques sont au cœur de cette médecine ayurvédique, endémique, vieille de plus de 5 000 ans. Et maintenant, que vais-je faire ?

Comment peut-on quitter ce Kerala, ce lieu de bien-être ultime et retourner se confronter à la violence de la vie citadine ? La solution semble là, dans un vol d’une heure vers la capitale mondiale de la high-tech, Bangalore, dans l’État voisin du Karnataka. À Shreyas Retreat, on écoute le son du silence, à peine perturbé par le vent dans les bambous. Ici est née l’histoire d’un lieu, lié à un homme. Un financier indien installé à Tokyo, ayant pratiqué le yoga depuis sa plus tendre enfance. Las du stress lié à la volatilité des cours boursiers, il décide de donner un nouveau sens à sa vie, il y a vingt ans de cela. À la rusticité des ashrams qu’il a fréquentés, il souhaite adjoindre un luxe simple mais essentiel qui fait de Shreyas Retreat l’un des hauts lieux du yoga au monde. En un jardin de 25 hectares qui produit l’ensemble de la nourriture végétarienne, les convives (25 au maximum) pratiquent aux côtés des 70 personnes qui travaillent dans la propriété, le yoga à raison de deux séances quotidiennes. Un spa est récemment sorti de terre, qui fait le régal des magazines de décoration. Les soins qui y sont pratiqués, conjointement à la naturopathie, la pratique du yoga, la méditation, frustrent le trop rapide voyageur. Je n’y passe qu’une nuit, j’aurais aimé y consacrer une semaine… Dans l’avion du retour, je me plonge avec délectation dans le Siddhartha de Hermann Hesse. Son grand-père était originaire d’à côté, de Cochin, Kerala.

Articles associés

Recommandé pour vous