Femmes

La mode est-elle féministe ?

Après de longues années d’un dialogue parfois houleux, la mode sert-elle désormais la cause des femmes ? Enquête.
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Le féminisme serait-il tendance ? Ce “mouvement social qui a pour objet l’émancipation de la femme, l’extension de ses droits en vue d’égaliser son statut avec celui de l’homme”, semble se défaire de sa connotation péjorative et investit la mode, malgré une opposition longtemps entretenue entre féminité et féminisme. Aujourd’hui, pour les célébrités, créateurs de mode et égéries, il est de bon ton de soutenir la cause féminine. Revendication pour une égalité de salaires, sexualité décomplexée, défense des droits des femmes, scolarisation des filles… de Beyoncé à Emma Watson en passant par Scarlett Johansson et Lena Dunham, tous les people y vont de leurs discours néoféministes. Quant aux créateurs et marques, ils transforment les podiums en manifeste social ou leurs pièces en vecteurs d’opinion. Le féminisme n’est décidément plus ce terme sectaire utilisé à mauvais escient pour désigner une horde de femmes vindicatives et extrémistes. Loin du paradoxe originel entre les deux notions, lorsqu’aimer la mode faisait de la femme une créature futile vouée à la séduction, le vêtement semble être devenu le nouvel habit de la revendication.

L’histoire de la mode, miroir de la condition féminine

Dès 1906, Paul Poiret contribue avec Madeleine Vionnet à éliminer le corset, offrant aux femmes la liberté… de mouvement. Quelque temps plus tard, c’est une Coco Chanel qui pioche allégrement dans le vestiaire de l’homme, avec pour apogée l’appropriation du pantalon. Induisant l’idée d’une mode moins clivée, ce véritable séisme pose en filigrane l’affirmation de la femme. Mais, peut-on déjà parler de féminisme ou de subversion élégante, qui se joue des codes sans incarner à proprement parler la revendication sociale que suppose la définition sémantique du féminisme ? S’il s’agit davantage d’une intuition stylistique plus que d’une prise de position politique, la mode s’octroie dès lors le droit de piquer aux hommes leurs habits pour accéder d’abord à plus de confort.
Après l’enthousiasme fantaisiste des années 30, succède la rigueur de la guerre et ses vêtements utilitaires. Il faudra attendre la fin de celle-ci pour voir Christian Dior remettre à l’honneur une féminité très “cliché”, avec un New Look renouant avec la tradition de tailles marquées et jupes corolles. Ce règne d’une silhouette féminine somme toute traditionnelle perdure une décennie avant d’être révolutionné par l’Anglaise Mary Quant, figure emblématique du Swinging London, et sa sulfureuse minijupe. Immédiatement adoptée par les adolescentes et les jeunes femmes, elle est popularisée dans le monde entier par André Courrèges qui lui dédié sa collection printemps-été 1965. À la même époque, Yves Saint Laurent propose de son côté une réinterprétation de pièces masculines, à travers le caban, le smoking, la saharienne. “Chanel a donné la liberté aux femmes. Yves Saint
Laurent leur a donné le pouvoir”, dira à ce propos Pierre Bergé, confirmant le rôle des créateurs dans l’évolution de la condition féminine.


Quand les opposés s’attirent

Cependant, l’industrie de la mode en elle-même n’a pas toujours été women friendly : dans les années 80 par exemple, les créatrices de mode étaient encore minoritaires, de Vivienne Westwood à Donna Karan, en passant par Sonia Rykiel, Diane Von Furstenberg ou Rei Kawabuko, elles se comptaient encore sur les doigts d’une main. Les hommes créaient mieux - paraît-il - pour les femmes (voir l’article “La Révolution de satin” pages suivantes). Avant de défendre les droits des femmes sur les podiums, l’industrie de la mode est donc passée d’une ère masculine, où elle est décidée et gérée par des hommes, à des maisons confiées à des directrices artistiques ou à des marques imaginées par des femmes. Un premier pas vers un féminisme concret dans l’industrie de la mode incarné par exemple par Phoebe Philo, chez Chloé d’abord puis Céline, autour d’un vestiaire aussi élégant que pragmatique, prouvant que l’on peut concilier avec brio vie de famille et succès professionnel. Si les podiums distillent dès lors les problématiques sociales, ils les dénoncent aussi parfois. Comme chez Alexander McQueen en 2009, où défilent des femmes aux colliers de femmes girafe et bouches botoxées, évoquant la dictature de l’apparence. Ils sont aussi le miroir du changement des moeurs, sinon les instigateurs, avec aujourd’hui au cœur de ce nouveau féminisme fashion, la question du genre, manifestation flagrante de la défi nition pure du féminisme : une pleine égalité. L’égalité devant le vestiaire, qui n’est plus ni féminin ni masculin mais bien neutre, et une certaine liberté sexuelle, celle de choisir son sexe avec l’avènement de modèles transgenres. Pour autant, les militantes de la première heure voient d’un mauvais oeil cette nouvelle union du féminisme et de la mode, cette dernière cantonnant toujours à leurs yeux la femme dans un rôle de fairevaloir. Motif qui pousse les Femen, en 2013, à investir le défi lé Nina Ricci : “Fashion dictaterror” et “Model don’t go to brothel” (“Un mannequin ne va pas au bordel) peut-on lire sur leurs poitrines nues. L’année d’après, lorsque Karl Lagerfeld fait défi ler ses mannequins brandissant des pancartes aux slogans féministes, les plus sceptiques y voient un certain opportunisme. Combat contre les diktats esthétiques imposés par la mode et postulat qui banaliserait le féminisme à des fins mercantiles pour en faire une tendance sans substance compliquent toujours les relations entre les deux notions. Il est en effet aisé de taxer d’antiféministes les campagnes de publicité affichant des corps amaigris pour se calquer à des canons de beauté, des créateurs qui hypersexualiseraient la femme la renvoyant dans une fonction purement esthétique ou des tendances vestimentaires dogmatiques, comme une oppression du “sexe faible” orchestrée par une industrie tout entière. L’opinion est donc encline à condamner la mode, si superficielle, et la taxer d’antiféministe. Muccia Prada souligne d’ailleurs en 2012 cette automatisation du cliché d’une mode qui n’aime – et n’aide – pas les femmes : “J’étais une militante pendant les Sixties. Vous pouvez imaginer que la pire des trahisons envers le mouvement était de travailler dans la mode !”. Ironie suprême, c’est la seule industrie où les femmes sont mieux rémunérées que les hommes, puisque les mannequins femmes y sont mieux payées. Finalement, la mode est un choix, celui de porter ce que l’on veut, essence même des revendications des féministes. Aberration flagrante de les faire s’aff ronter car, en y regardant de plus près, la mode, aussi controversée soit-elle être, semble être un outil d’affirmation, sinon de revendication, phénomène qui semble être un outil d’affirmation, sinon de revendication, phénomène qui semble s’accentuer depuis quelques saisons.

J’étais une militante pendant les Sixties. Vous pouvez imaginer que la pire des trahisons envers le mouvement était de travailler dans la mode ! Muccia Prada

Féminisme ou fakeminisme?


Quand Prada remettait déjà le féminisme au goût du jour avec un défi lé printemps-été 2014 imprimé de visages de femmes, le Kaiser aurait-il lui aussi pressentit l’ultra-désirabilité du nouveau féminisme en proposant l’année d’après un défilé Chanel aux slogans protestataires ? Aurait-il observé le climat mondial réactionnaire ? Aurait-il prévu les discours rétrogrades de Donald Trump et le possible recul des droits des femmes, l’avortement en tête ? De son côté, Maria Grazia Chiuri, première femme à la tête de la création dans l’histoire de Dior, affirmera, en octobre 2016 sur des tee-shirts “We should all be feminists”, reprenant le titre du livre de Chimamanda Ngozi Adichie, auteure nigériane féministe, ou encore “Dio(r)evolution” qu’elle fait porter à d’élégantes escrimeuses, convaincue que la question de l’égalité doit être nécessairement évoquée dans la mode. La mode donc, un moyen d’expression pour le féminisme mais aussi une inspiration pour les créateurs qui puisent dans cette image de femmes fortes, de wonder women. Du coup, le féminisme devient aussi un argument marketing désigné sous le terme “Femvertising”, de collabs (trop) cool en contrastes dérangeant où des artistes engagées et trendy s’associent à des marques de mode. Un féminisme dont on questionne la sincérité, un peu comme ses marques qui usent sans vergogne de l’argument de l’empowerment pour vendre aspirateurs et shampoings. C’est le cas d’American Apparel et de la néo-féministe Petra Collins qui imagine en 2013 pour la marque de basiques U.S. un tee-shirt insolent inspiré de L’Origine du monde de Courbet. Elle réalise cette saison un spot publicitaire dédié aux lunettes Gucci, après avoir prêté, au côté d’Hari Nef, comédienne et activiste transgenre, son image et sa crédibilité féministes en incarnant la campagne hiver 2016-2017 de la marque au double G. Julia Baylis et Mayan Toledano, de la marque Me&You, utilisent quant à elles de très jeunes filles vêtues de culottes transparentes estampillées “feminist” tandis que le label anglais Whistles décline des tee-shirts estampillés “Th is is a what a feminist looks like” vendus environ 600 DH et produits par des ouvrières mauriciennes pour 60 fois moins. En 2017, l’industrie de la mode se voit donc le miroir d’un changement social, celui du genre, celui d’une féminité qui ne sera plus normée, mais aussi celui d’une peur générale d’une société rétrograde. Outre les dérives mercantiles, la mode, plus réaliste, plus concrète, lassée de cette femme rêvée, offre peut-être désormais aux femmes la liberté la plus essentielle : celles d’être avant de paraître.

Loin du paradoxe originel entre les deux notions, lorsqu'aimer la mode faisait de la femme une créature futile vouée à la séduction, le vêtement semble être devenu le nouvel habit de la revendication.

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